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04.05.2006

Au Royaume Uni, les temporaires seraient plus satisfaits de leur travail que les permanents ?

David Guest et Michael Clinton (Department of Management du King’s College de Londres) publient ici des résultats d’enquête très surprenants, que les auteurs qualifient eux mêmes de « contraires aux attentes » . Ces résultats contredisent en effet l’idée que les temporaires (intérimaires, contrats à durée déterminée, autres contrats spécifiques) vivraient difficilement leur statut précaire. Ces temporaires font au contraire état de résultats plus favorables que ceux des permanents, concernant toute une batterie d’indicateurs de bien être, de santé, d’attitudes et de comportements au travail : plus de satisfaction au travail, plus de responsabilités organisationnelles, meilleur état de santé, moins d’intention de changer d’emploi. L’observation est générale, elle concerne pratiquement tous les indicateurs utilisés par l’étude. Les résultats sont particulièrement positifs pour les plus qualifiés, mais même dans les basses qualifications, les temporaires montrent plus de positif que les permanents.

Et pourtant, dans cette même enquête, les temporaires font état d’une plus grande insécurité et déclarent qu’ils préfèreraient être sur un statut de permanent. Mais cela paraît sans conséquences dommageables sur leur rapport à leur emploi de temporaire.

La première réaction face à de tels résultats est de vérifier la méthodologie de l’étude. Il s’agit d’une enquête menée auprès de personnels permanents ou temporaires de 19 entreprises, dans les secteurs industriels ou du commerce de détail et des services. Elle porte sur 649 personnes dont 25 % de non permanents. Plus de la moitié de ces non permanents sont sur contrat à durée déterminée, le reste étant soit intérimaires, soit sur contrat saisonnier. Comparativement aux permanents, le groupe des temporaires est un peu plus jeune, un peu plus féminisé, moins ouvrier et plus employé, il effectue une durée hebdomadaire de travail plus réduite. La durée moyenne du contrat temporaire est de 15 mois environ, et ces temporaires déclarent à plus de 50% occuper cet emploi parce que « l’emploi qu’ils désiraient était proposé avec un contrat temporaire » et/ou pour acquérir une expérience professionnelle diversifiée ; la moitié environ parce que cela convient à leur situation personnelle, raisons familiales ou raisons d’études par exemple. Moins de 10% ont déclaré avoir accepté un emploi temporaire en raison des difficultés pour trouver un emploi permanent.

Cette méthodologie permet ainsi une première explication. Outre le faible nombre de temporaires dans l’enquête et donc le risque d’erreur important, il ne s’agit manifestement pas de contrats temporaires que l’on pourrait qualifier de courte durée. Ces contrats correspondent par ailleurs à des choix personnels et relativement peu contraints, peu contraints en particulier par l’impossibilité de trouver un emploi permanent. On imagine d’ailleurs bien que d’une part il est toujours plus difficile pour ce type d’enquête de saisir les personnels temporaires de courte durée, qui ne font qu’un bref passage dans l’entreprise enquêtée ; que d’autre part les temporaires de courte durée présenteraient des profils sensiblement différents et manifesteraient sans doute moins de satisfaction par rapport à leur emploi.

Mais les explications que les auteurs avancent sont centrées sur la dégradation des conditions de travail et d’emploi des personnels permanents. Ils insistent tout d’abord sur le rôle essentiel de ce qu’ils qualifient de « contrat psychologique », rôle qu’ils jugent plus important que celui de l’employabilité des personnels concernés ou des contenus d’emploi.

Quel contenu faut-il alors donner à un tel « contrat psychologique » ? Les temporaires auraient-ils un rapport plus positif à leur travail professionnel parce qu’ils auraient mieux choisi leurs conditions d’emploi ?. Ce n’est pas l’interprétation que les auteurs proposent.

Tout d’abord, leurs résultats écarteraient explicitement une interprétation en termes d’attentes liées à l’emploi qui seraient plus faibles pour les temporaires que pour les permanents, et donc en termes de moindre écart entre attentes et réalisations concernant les temporaires, relativement aux permanents. Ensuite, les auteurs font état de ce que les temporaires se déclarent en meilleure condition physique, jugent qu’il peuvent avoir une vie personnelle hors travail meilleure, qu’ils souffrent moins de « harassement » et de « violence » au travail. Tout ne résiderait donc pas dans le « contrat psychologique ». L’interprétation que les auteurs proposent, c’est que les conditions d’emploi des postes de permanents seraient devenus moins « attractifs », avec l’intensification du travail, les réductions d’autonomie au travail, et la forte baisse de la satisfaction au travail que l’on observe au sein de la population active britannique prise dans son ensemble. Ce ne seraient pas les postes de temporaires qui seraient devenus plus attractifs, mais les postes de permanents dont les conditions se seraient fortement dégradées. A l’appui de leur démonstration, les auteurs soulignent qu’au sein de leur enquête, la dégradation du bien être au travail est particulièrement forte chez les populations jeunes et beaucoup plus positive chez les salariés plus âgés.

L’ultime conclusion des auteurs est tout aussi étonnante que leurs résultats : à l’heure ou l’Union Européenne voudrait rapprocher les conditions d’emploi des temporaires de celles des permanents, le besoin de protection serait plus urgent à satisfaire chez les permanents que chez les temporaires. Mais au vu de la situation britannique (caractérisée en particulier par de très long horaires de travail), on comprend mieux que les auteurs recommandent d’améliorer en priorité la qualité de l’emploi, et en particulier de réduire la durée du travail: leurs résultats témoignent clairement en effet que ce sont ceux qui doivent effectuer de longues durées de travail qui manifestent la plus forte insatisfaction au travail.

Si l’on veut prolonger cette « discussion » on pourra se reporter à quelque documents résumés dans deux de mes précédentes notes. L’un, un article de Patricia van Echtelt publié dans un numéro spécial de la Revue de l’IRES consacré à l’allongement des temps de travail (téléchargeable ici ; cf. ma note du 20/04/2006 « Les longues durées du travail. Enjeux et conséquences. Une publication de l'IRES – France » ), montre que les conséquences éventuellement dommageables des longues durées de travail sont très sensibles au type de rapport que le salarié entretient avec son travail. Les répercussions seraient beaucoup moins négatives quand le salarié tire satisfaction de son travail. L’autre, un article de Carole Tuchszirer dans un numéro spécial des Chroniques Internationales de l’IRES consacré à la précarité (téléchargeable ici, voire ma note du 13/01/2006 ) rappelle à quel point la précarité se laisse difficilement définir, en particulier en comparaison internationale. Ce qui est unanimement reconnu comme précaire ici, ne l’est pas ailleurs. La précarité se définit plus par ce qu’elle n’est pas (elle déroge à la norme convenue de l’emploi, sanctionnée ou non par un statut formel, un contrat de travail) que par ce qu’elle est. Or les normes britanniques ne sont certes pas les normes françaises. Dans ce même numéro d’ailleurs, Florence Lefresne donne quelques informations statistiques utiles pour comprendre la situation du Royaume Uni, vue du continent européen(téléchargeable ici, voir de nouveau ma note du 13/01/2006)

Guest D. et Clinton M. (2006), « Temporary Employment Contracts, Workers’ Well-Being and Behaviour: Evidence from the UK », London, Department of Management, King’s College, n° 38, working paper, 33 p.

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